Septembre 2026 – Qualité de vie et bien-être au travail…
Le Centre Hospitalier de la Polynésie française se révèle un véritable puits sans fond de ces petites histoires que nous ne souhaitons pourtant à aucun agent de la fonction publique. Pas une semaine ou presque sans un récit qui mériterait d’être partagé. L’histoire de « Temoana » (prénom d’emprunt) que nous diffusons ici, témoigne à la fois des conditions de travail humainement compliquées et d’une gestion des ressources humaines parfois « surprenante » au sein du CHPF. Difficile ensuite d’inciter les agents à rester…
Je m’appelle « Temoana » et je travaille depuis bientôt une dizaine d’années au sein de cet établissement hospitalier. Et comme j’aime particulièrement mon métier, j’ai choisi de l’exercer dans l’un des secteurs les plus compliqués du CHPF. Compte tenu des patients que nous accueillons, les risques existent et nous travaillons sous tension presque en permanence. Pas un agent du service n’échappe à ce rythme et aux difficultés.
Comme tout personnel soignant nous sommes supervisés par un cadre de santé dont le métier consiste à s’assurer qu’il y a bien toujours quelqu’un pour remplir les missions qui nous sont confiées, et qui pour cela, organise les plannings et répartit le travail.
En toute rigueur cette répartition devrait être la plus équitable possible, mais ce n’est pas toujours possible. Les absences des uns et des autres font en sorte que certains sont plus présents que d’autres. Mais peu importe, cela fait partie de l’exercice.
Un cadre de santé est donc essentiellement un agent administratif qui reçoit ses ordres et ses objectifs de la direction et qui les applique au sein de son équipe. Souvent, c’est un ancien soignant qui a choisi d’évoluer, et d’une certaine façon, de cesser d’assurer des gestes médicaux.
Plus on s’éloigne de l’univers des soins, plus on finit par oublier toutes les contraintes que cela implique. Sans doute finit-on aussi par oublier toute la pénibilité qui entoure l’exercice de nos fonctions. C’est sans doute la raison pour laquelle bien des cadres de santé tentent parfois d’imposer des rythmes qu’ils refuseraient s’ils étaient restés soignants. Plus l’activité est forte et plus les effectifs travaillent sous tension. Le personnel soignant connaît son métier, sait ce qu’il doit faire, mais parfois, ce n’est pas parce que sur le papier une tâche peut être effectuée en 15 minutes qu’il est réellement possible de la réaliser dans ce temps prédéfini… administrativement.
Lorsqu’il y a de nombreuses absences, il n’est pas non plus systématiquement possible de maintenir la même activité avec un nombre restreint de soignants. Et ce n’est pas en mettant la pression sur les soignants qu’il sera possible de tout faire.
Persuadé qu’un certain autoritarisme permettrait de briser toutes les contraintes, mon cadre de santé est d’une certain façon parti à la dérive, oubliant les règles élémentaires de politesse, de courtoisie, de respect et même les bases les plus simples des relations professionnelles. Peut-être sous pression lui-aussi (mais pas celle des soins), sa façon de s’adresser à ses agents, et à moi en particulier, est devenue plus rude. Propos déplacés et humiliants sont progressivement devenus légion. Non seulement leur nombre et leur fréquence se sont accentués, mais leur nature est elle aussi devenue plus agressive.
Dans un premier temps, lorsque le travail est intense, les oreilles fonctionnent comme un tunnel. Ça rentre… ça sort. Mais à force, le cerveau crée une chambre d’écho dans laquelle tout s’est accumulé. Trop s’est trop ! Lorsqu’on est éduqué et poli comme je le suis, on commence par faire comprendre à son interlocuteur que c’en est assez. En général, cela suffit pour ramener la situation à la normale. Mais avec certains, cela ne fonctionne malheureusement pas.
J’ai donc fini par constituer un dossier parfaitement circonstancié détaillant tout ce que j’avais subi, en en apportant la preuve à chaque fois que cela était possible. J’ai ainsi encaissé de longs mois, prenant sur moi le plus possible, mais j’ai fini par atteindre la limite du supportable. Epuisé nerveusement, déstabilisé par l’accumulation de propos vexatoires, un matin je me suis presque mécaniquement dirigé chez mon médecin plutôt que d’aller au travail. Il n’y avait pas d’autre solution pour éviter une rupture totale que d’être arrêté pendant une période relativement longue.
Concomitamment à mon placement en arrêt, j’ai adressé à la direction des ressources humaines du CHPF le rapport que j’avais compilé sur ce que j’avais subi afin que les personnes concernées s’interrogent.
Et voilà qu’à quelques jours de ma reprise, la direction des ressources humaines du CHPF répond à mon signalement. J’apprends que mon cadre de santé a été auditionné et qu’il a parfaitement reconnu les faits, se retranchant derrière « la pression » qui règne dans notre service. Je ne peux bien évidemment que saluer la démarche honnête de ce dernier de reconnaître les faits. Seulement la pression est subie par tous, et en premier lieux par les soignants que nous sommes. Cela n’excuse donc rien !
Mais plus surprenant encore, alors que je suis victime et que mon cadre de santé le reconnaît, la direction des ressources humaines de l’hôpital ne trouve pas mieux que de me faire, par écrit, des reproches sur un soi-disant « manque d’esprit collaboratif » ! Y’aurait pas quelque chose qui cloche ?
A moi qui ai tout fait pour rester en poste le plus longtemps possible malgré les attitudes et les propos plus que déplacés, on me reproche un soi-disant « manque d’esprit collaboratif » ! J’ai pour ma part « subi des agissements et des propos répétés qui ont eu pour effet d’entraîner une dégradation de mes conditions de travail ainsi qu’une détérioration de ma santé. » Ces éléments placés entre guillemets constituent la définition même du harcèlement moral, une faute professionnelle grave dans notre administration.
L’article 5-3 de la délibération 95-215 AT du 14 décembre 1995 portant statut de la fonction publique indique clairement que « Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. […] Est passible d’une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus. »
D’après mes informations, après avoir été reçu, mon cadre de santé est reparti travailler sans être nullement inquiété d’une quelconque sanction disciplinaire. Ainsi, au CHPF la direction des ressources humaines préfère critiquer un agent victime de faits potentiellement qualifiables de harcèlement, plutôt que de sanctionner le responsable qui a même reconnu ses agissements. Au CHPF, faute avoué n’est pas à demi-pardonnée… elle l’est visiblement totalement. Malheureusement, je crains que cet adage ne s’applique pas à tous, loin de là.
Je vais reprendre mon travail avec la boule au ventre. J’ai en travers de la gorge le fait que la direction des ressources humaines du CHPF me porte des critiques totalement injustifiées alors que je suis non seulement victime mais que l’auteur des faits confirme lui-même ce qui s’est passé. J’ai aussi la boule au ventre car je me demande si mon cadre de santé ne va pas tout bonnement recommencer, puisque son comportement n’a pas été sanctionné.
Ainsi fonctionne la « direction des ressources humaines, de la qualité de vie et du bien-être au travail », intitulé exact du bureau des ressources humaines du CHPF. Même si vous êtes tentés, ne riez pas, car c’est sérieux.
Victime de comportements déplacés et récurrents de collègues ou de votre hiérarchie, rappelez-vous que vous n’êtes pas seul. Les syndicats sont là pour vous épauler et vous guider pour affronter la situation. N’attendez pas de vous effondrer pour contacter votre organisation syndicale.
Une mauvaise réaction de votre part peut vous faire passer de victime à agresseur. Vous risquez ainsi de vous retrouver sous le coup d’une sanction disciplinaire alors que votre réaction n’est que poussée par un instinct de survie.
Comme Temoana, rassemblez les éléments et consignez-les dans un dossier. Lorsque vous êtes victime de propos déplacés ou d’attitudes inacceptables, n’hésitez pas à adresser un mail à l’auteur des faits pour lui appeler par écrit ce qui s’est passé à telle date, à telle heure et à tel endroit afin de conserver une trace écrite des événements. Mettez votre hiérarchie en copie de ces mails afin qu’elle ne puisse pas plaider l’ignorance.
Le harcèlement n’est pas constitué lorsque vous subissez une mauvaise blague une ou deux fois ou, lorsque sur une courte période, vous êtes victime d’un mauvais comportement de la part de l’un de vos collègues ou supérieur hiérarchique. Le harcèlement s’inscrit dans la durée et la répétition des faits. Enfin, pour que le harcèlement soit constitué, il faut un impact réel sur votre santé et une dégradation constatée de vos conditions de travail. Sans ces deux derniers éléments, une dénonciation pour harcèlement ne sera pas recevable.
Peu de personnes le savent, et malheureusement rarement les médecins, mais un arrêt maladie pour raisons psychologiques directement imputables à des conditions de travail dégradées relève de l’accident du travail et cela doit être stipulé comme tel sur l’arrêt de travail.
Vous êtes dans une situation que vous considérez comme relevant potentiellement du harcèlement, prenez contact avec votre syndicat pour s’assurer de la qualification des faits. Ne restez pas seul(e) à affronter la situation. Votre organisation syndicale agira normalement à vos côtés pour que votre situation trouve une issue, même si cette issue est parfois la justice pénale ou administrative. N’oubliez pas non plus qu’en tant que salarié vous pouvez exiger de rencontrer la médecine du travail pour lui exposer les faits.
Dans le cas du CHPF, la situation est malheureusement inique, puisque le service de médecine du travail est directement placé sous la responsabilité de la direction des ressources humaines. Il y a donc des conflits d’intérêts évidents et une neutralité toute relative…


